UNE NOUVELLE ÉCRITE POUR UN CONCOURS

Bien loin de tout lieu habité, dans un endroit qu’il imagine seulement connu de lui, un vieux pêcheur à la mouche est assis sur un gros rocher au bord d’une rivière. Depuis des temps immémoriaux, il se demande ce qui le pousse à passer son temps libre à pêcher. N’ayant encore jamais trouvé de réponses satisfaisantes, seul au milieu de rien, ou plutôt, esseulé dans un vide apparent, rattrapé par l’âge, il s’interroge.

- Je recherche depuis longtemps ma propre définition ou un semblant de but noble, voir de principe philosophique, à ma passion. Pourtant, à l’instar du mystère originel de la vie, je sais d’ores et déjà que je ne réussirai jamais à résoudre complètement cette énigme.

Un martin-pêcheur file alors en remontant la rivière enchâssée entre ses arbres rivulaires, se perche sur une branche morte d’un vieil aulne, puis plonge dans l’eau claire. Le vairon qu’il a capturé sera son repas.

- Oublions tout de suite « il me faut pêcher pour me nourrir ou pour survivre ». Cela ne me concerne plus – le besoin de piller la nature ne devrait plus jamais nous animer, nous, homo sapiens sapiens ! Ma pêche est un plaisir plutôt synonyme de connaissance de la rivière, de préservation de l’eau qui y coule… Bien sûr, je ne peux pas tout savoir de la source de vie, mais je sais l’observer avec sagesse lorsqu’elle glougloute sagement ou parfois se teinte. Bien sûr, je la comprends lorsqu’elle gronde, que ses flots sont « colères » ! Mais est-ce uniquement cela ?

Sur une ramure noueuse d’un saule centenaire, qui borde un courant vif, un écureuil trottine puis se fige, inquiet, et fixe une seconde le vieillard. Un mouvement du vieil homme, et l’animal s’enfuit.

- Si je suis un observateur respectueux de la nature, y suis-je le bienvenu ? Combien, ici, d’animaux me craignent-ils ? Combien d’espèces puis-je détruire involontairement par ma simple présence ?

Un papillon, dont il ignore le nom, une piéride à coup sûr, se pose sur son bras. Le vieux pêcheur, rassuré, croit soudain faire partie du décor. Parfois, il rêve de se fondre sans traces dans son élément, comme là, figé dans sa position méditative, animé des gestes lents du héron aux aguets. Plus tôt, il a pu approcher des demoiselles d’un vert métallique qui formaient leur cœur nuptial, mais il le sait, tapis dans la pénombre du bois proche, des chevreuils apeurés l’épient. Même le rat musqué qui traverse une partie calme du cours d’eau, mine de rien, a remarqué sa présence humaine inopportune.

- S’il me manque ce sens aigu de l’observation, ma pêche n’est plus vraiment la communion que j’envisage. Si dans mon action je ne respecte pas mon monde, par manque de savoir ou d’aimer, il n’existe donc plus dans ma démarche l’essence même de mon âme. Il est triste que certains de mes confrères n’aient pas conscience que la nature est une complice de leurs jeux, et si elle ne demeure pas intacte, ils se verront obligés de tricher pour finir par perdre, quoi qu’il arrive. Pourtant, nous pouvons encore nous frayer une petite place dans notre milieu naturel pour tenter de nous y faire humblement accepter. Il n’est pas non plus trop tard pour chacun d’entre nous, pêcheurs ou pas !

Un oiseau apparaît à l’horizon, face à lui, se rapproche, bifurque, se pose sur des graviers du rivage, puis s’envole et s’éloigne au-dessus du bocage. Le vieux l’observe un moment, tente de juger sa taille, de distinguer ses signes distinctifs ou son chant. Il fouille dans sa mémoire, car il le connaît. Il se souvient qu’ici, il en voyait beaucoup, enfant.

- Plus loin que ce lieu où règne l’eau, existent les milieux naturels dans leurs complexes continuités. Ici réside un milieu aquatique et les êtres vivants qui le fréquentent. Là-bas, sont les milliers de mondes aquatiques et l’infini variété des êtres vivants qui y vivent, en luttant contre les contraintes humaines, devrais-je dire. En volant encore un peu plus loin, l’oiseau le sait, au-delà du lit, il y a les plaines et les végétaux qui y poussent, les animaux qui essaient d’y circuler… Au-delà, peut-être une prairie, une forêt de feuillus, une lande sèche, mais aussi un champ de blé traité… ? Quoi d’autre encore ?

D’où vient ce criquet ? Le pêcheur hors d’âge, toujours installé sur son bloc de pierre, regarde maintenant l’insecte désemparé dériver sur l’onde devenue orangée. Depuis qu’il est gamin, il a l’habitude de suivre des yeux ces bestioles en perdition, et assister impuissant, à leur fin. Petit, il essayait de les sauver en leur tendant son scion de bambou. Aujourd’hui, il sait que cette mort est une règle naturelle immuable.

- Au-delà du lit majeur du cours d’eau, règne donc la terre qui le borde, et puis au-delà, il existe aussi un sol un peu différent, à l’ensoleillement plus fort, qui lui-même touche une terre, si proche, au relief distinct, exposée plein Nord, et ainsi de suite. Cet autre terrain plus sec abrite un autre biotope imperceptiblement différent, où vivent des criquets différents de celui-là, où ne pousse plus l’iris sauvage, mais où résident peut-être des humains hermétiques à ces détails vitaux.

En ce rendant sur son lieu de paix, plus tôt dans la journée, le vieil homme a doublé des escargots de bourgogne attirés par la pluie matinale, et s’est aperçu qu’il n’en avait plus aperçus autant depuis belle lurette. Autrefois, il en ramassait sur les talus, à deux pas de sa maison. Maintenant tout est mort, stérile. Il s’en veut un peu pour cela.

- La pêche me fait-elle aimer la nature, sa complexité et toutes les fines interactions de chacun de ses éléments ? C’est plus qu’une évidence. Si un pêcheur n’entrevoit pas tous ces liens invisibles, cette biodiversité, si plus généralement l’être humain ne les perçoit pas non plus, ou s’il s’en fiche, sa présence sur terre s’apparentera, malheureusement, à une forme vulgaire de prédation destructrice dont la fin est écrite.

Une brise s’est levée et fait voler les cheveux gris de l’antique pêcheur. Il sent son souffle sur sa joue. Alors, il lève les yeux vers le couchant pour vérifier l’arrivée d’une averse. Un immense nuage sombre lui confirme son imminence, ainsi il replace sur sa tête le chapeau posé à ses pieds.

- Qu’ai-je d’autre à saisir ? Très intimement liées aux biotopes, la climatologie et la météorologie ont une importance vitale, c’est vrai ! Cela fait quelques années que l’on souffre du manque d’eau ou de la violence des tempêtes ! Il m’arrive d’aller pêcher même si les conditions sont mauvaises, mais encore faut-il pouvoir reconnaître l’instabilité croissante de ces conjectures. Il est vrai que mon plaisir ne passe pas par le nombre de poissons pêchés, mais mon lien ancien aux êtres sauvages, me fait aussi entrevoir les bouleversements rapides du climat.

L’averse n’a pas duré bien longtemps, et l’ancêtre, pour profiter encore du spectacle naturel, n’a même pas eu l’envie de se mettre à l’abri. À peine le calme revenu, déjà des cercles formés ici et là, entre les renoncules, par des ablettes gloutonnes, apparaissent sur le miroir assombri de la rivière.

- Je regarde la vie comme un tout, parfois comme un paysage. Et puis, je fixe mon attention et me penche précisément sur cette curieuse matière liquide qui m’attire particulièrement. Je m’y plonge, en quelque sorte, et alors, je ne peux pas éviter les questions : quels animaux vivent dans ces eaux ? Sommes-nous tous aussi curieux pour rêver de voir l’invisible ?

Le vent est tombé et la surface de l’eau a retrouvé son lisse où se reflète encore quelques nuages devenus roux. Dans l’eau maintenant plus sombre, des insectes tentent de percer la pellicule pour trouver l’air libre. L’ancien sait que c’est l’heure magique des éphémères. Il y a cinquante ans, il savait prévoir leurs arrivées, toujours réglées comme du papier à musique. Il sait encore l’importance du sable, de la taille des grains de graviers du substrat pour leur existence.

- Parce que j’utilise une mouche pour pêcher, une imitation d’insecte aquatique, j’ai été dans l’obligation d’étudier les rouages aquatiques. C’est pour cela que je suis encore astreint à m’asseoir au bord de l’eau pour observer le monde qui m’entoure, ce monde qui créé ces mouches de mai si parfaites pour ces truites fario taillées pour l’eau vive. À travers leur raréfaction, je constate au fil des années les déséquilibres biologiques croissants et le trouble amplifié des saisons.

Clairement, les truites sont attablées et percent maintenant régulièrement l’onde pour engloutir les pauvres insectes malhabiles. Ce spectacle, le pêcheur antédiluvien se demande s’il aura encore l’occasion de le revoir, alors comme par réflexe, il pense à son arrière petite-fille qui est née il y a quelques jours.

- Qu’allons-nous lui laisser ? Il paraît que c’est partout pareil ! Nous devons impérativement rêver d’équilibre, comprendre et respecter. D’une façon ou d’une autre, il est temps de nous fondre sans artifice dans notre environnement ! Effacer ces cicatrices ! Nous devons nous faire cette promesse, et cela pour être accepté sur terre, dans le but d’y vivre… et d’y pêcher, éventuellement !

La nuit tombe et une buse accomplit encore quelques cercles dans le ciel avant de s’évanouir au-dessus de la masse obscure du bois de frênes. La canne à pêche du presque centenaire est restée dans son étui, et l’homme sage se demande même s’il ne s’est pas encombré pour rien en l’ayant emmenée avec lui : le comble !

- La pêche à la mouche est un point d’entrée didactique, mon chemin de sagesse. Elle m’a aidé à ne pas oublier, que nous les hommes, ne sommes pas tout puissant et qu’une infinité de notions resteront pour nous impénétrables à tout jamais. J’ai ainsi appris que nous construisons jour après jour notre fin en pensant tout maîtriser. Dans mon cas, pauvre pêcheur, ce sont souvent les truites sauvages qui me l’ont enseigné. Je suis arrivé au bout de ma logique, alors à quoi bon continuer la pêche ! Pourquoi faire autre chose que m’asseoir et observer. Assis au milieu de tout, j’en sais assez maintenant pour commencer à apprendre.

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