MES PROJETS DE ROMANS

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Extrait de "The trouts of Kapisa" qui cherche une éditeur

Akecheta et sa canne à pêche, qu’il agitait comme une espèce de grande baguette magique, me semblèrent minuscules, comparés à la longueur de la ligne qui volait maintenant dans les airs, en fendant le ciel bleu de ses bouts d’ellipses plates. Après quelques aller-retours, Akecheta stoppa ces vas-et-viens maîtrisés pour déployer sa ligne vers l’avant, à la surface de l’eau. La soie s'arrêta ainsi en douceur, sembla planer une demi-seconde, avant de se poser délicatement sur le film liquide, pour défiler sous des branches basses qui étaient frôlées par un léger courant régulier.

Moins d’une seconde plus tard, Akecheta leva sa canne comme pour lui faire toucher le ciel, dans un mouvement rapide, maîtrisé et délicat à la fois. Elle prit instantanément et pendant une fraction de seconde une courbure assez impressionnante.

Je ne compris pas tout de suite qu’il s’agissait tout simplement d’une touche et que le poisson qui tirait ainsi sur sa ligne devait être sacrément costaud pour tordre sa canne de cette manière. Je restai là en silence, retenant ma respiration, à regarder cette scène pour moi inédite, comme si j'avais été pétrifié.

Une curiosité anormale m’obligeait à demeurer là, les deux mains dans les poches de mon petit Armani® à 900 dollars — situation grotesque !

La lutte s’éternisait. Plusieurs fois la ligne est partie en amont, puis en aval. Plusieurs fois, Akecheta a repris mètre après mètre son cordon de teinte crème pour ensuite le laisser filer dans le courant à plusieurs dizaines de mètres. Plusieurs fois, il se pencha vers la berge, l’épuisette à la main, croyant la fin proche, pour ensuite se redresser et repartir à zéro.

Je voyais alors sa canne prendre de nouveau un cintre inquiétant.

Et, au bout de plusieurs minutes, l’espèce de raquette au filet totalement distendu qu’il tenait de la main gauche, est enfin sortie de l’eau, dégoulinante.

Et, de loin, j’avais l’impression qu’il y avait une bête énorme et ruisselante à l’intérieur, car elle bougeait frénétiquement. Akecheta prit alors le poisson délicatement dans ses mains pour ôter l’hameçon, j’imagine. Puis de sa main droite il le tint par la mâchoire pour me faire signe de sa main libre — il avait détecté ma présence ! Sa silhouette sombre se détachait maintenant dans le soleil couchant, et le monstre prisonnier, qu’il avait maintenant de nouveau entre ses deux mains, continuait à envoyer de temps à autre des éclaboussures irisées en tous sens. Sa prise était énorme. C’était certainement une truite. J’aurais voulu la voir de plus près, mais n’arrivais pas à me faire à l’idée que j’étais resté à regarder ce gars assouvir ce plaisir atavique...

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...Je ne me voyais pas à me rabaisser à le questionner sur son occupation barbare, à lui montrer un quelconque intérêt, et surtout, à lui avouer une certaine ignorance de ma part, car en réalité, j’étais même dans l’impossibilité de faire la différence entre un BlueGill et une truite. Pourtant une force étrange et bénéfique m’a tout de même poussé à descendre dans le pré, à marcher dans les orties et à foutre en l’air mes mocassins Gucci® pour aller jusqu’à lui. Je savais qu’il fallait que je le fasse.

Akecheta me salua comme si nous étions amis, comme si je ne l’avais jamais méprisé pendant toute mon enfance.

Il posa alors son épuisette sur l’herbe épaisse et humide, et je pu ainsi admirer le poisson qu’il y avait replacé. C’était une Brown Trout, me précisa-t-il. Elle était énorme et ressemblait un peu aux saumons que j’avais vus une fois dans Fly Fisherman®, un magazine que lit mon père.

Il l’a prise avec une mouche de mai, me confia-t-il, au cas où cela pouvait m’intéresser — il y avait eu une belle éclosion. Je ne comprenais pas un traître mot à son charabia

Néanmoins, je n’étais pas au bout de mes surprises, car après avoir photographié la bête avec un petit appareil photo sorti d’une poche de son gilet, il la prit délicatement pour la remettre à l’eau.

Après une seconde d’hésitation, le temps de goutter l’eau, la truite, consciente de son aubaine, fila vers un endroit profond bleu et sombre situé sous la berge opposée.

Akecheta sécha sa mouche, me fit un petit signe en guise d’au revoir et a recommencé ses lancers tout en remontant le cours de la rivière. J’ai compris alors que la conversation était terminé.

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Extrait de "Dérive éphémère", roman qui cherche aussi un éditeur

Il s’arrête, vieux et essoufflé, et respire un peu, quelques minutes, avant de poursuivre sa marche silencieuse. Le vieux poulet observe : à quelques centimètres de la surface de l’eau, de belles éphémères jaune pâle et quelques petites brunes. Il se demande si les grosses olivâtres sont de l’espèce Baetis scambus ou Baetis vernus1, la différence entre les deux lui échappe encore, surtout à cette distance. Il garde cette question dans le coin de sa tête et retourne à son périple.

Lorsqu’il reprend son chemin, il fait peur à un couple de colverts, qui barbotent bruyamment dans l’eau fraîche avant de s’envoler. Il atteint enfin son but et entend le chuchotement particulier qu’il attend de sa vielle complice.

Là, le coin garni de rochers et de vieux troncs, et surplombés d’un épais feuillage, est propice aux grosses prises.

Mais il se laisse distraire un instant. En suivant des yeux un insecte, il distingue de l’autre côté d’une haie bocagère, un champ qui oscille sous le vent léger, le détournant de son but premier. Les épis y frémissent et se frottent. Ils ne sont pas encore mûrs. Curieux, il veut aller voir de plus près. Il regarde, puis palpe ces tiges ondulant sous la brise. Il s’est toujours fait le reproche de ne pas connaître grand-chose aux cultures pour un gars de la campagne, et se demande s’il s’agit de triticale ou de seigle...

1Espèces d’éphémères imitées par les mouches de pêche

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...Puisqu’il est arrivé à l’endroit où il a rêvé débuter sa partie de pêche, il est temps pour lui de monter sa canne. Ensuite, il noue une petite brune de mars sur sa pointe, la graisse entre ses doigts, sort un peu de soie et déploie sa ligne. Un premier lancé au milieu du courant, un second plus près de la rive opposée et une dérive presque parfaite, mais plus loin derrière un rocher, déjà un signe de vie, un petit gobage discret lui apparaît. Il se décale, concentré, car la fenêtre de tir est étroite. Un premier faux lancé, puis un second, la distance est bonne, alors il pose en silence sa mouche. Pas plus de quatre secondes elle dérive correctement. Il retient son souffle. La truite monte vivement du fond et vient gober un insecte, un vrai, qui défile à quelques centimètres de sa mouche sèche. La belle fario laisse passer l’artificielle et s’enfonce de nouveau dans le flou des profondeurs, tel un esprit.

Paul détache sa ligne de la pellicule d’eau sans laisser de trace et la surface fluide en reste comme vierge.

Lui-même semble se fondre maintenant dans le décor comme une vieille branche. Un nouveau faux lancer, feutré et souple, et il pose son insecte fictif à deux doigts de l’endroit où le poisson a disparu. Une courte dérive – une ombre surgit, se matérialise comme dans un songe. La truite engloutit le leurre en l’espace d’un battement de cil. Paul ferre. La ligne se tend dangereusement et dévale la rivière. La canne ploie. La truite est prise.

À ce moment précis, uniquement lorsqu’il vit ces instants, Paul réussit à ne plus être brisé par l’absence de Géraldine. Là, il arrive à survivre, plus ou moins bien, à la présence continuelle de sa femme disparue dans sa tête.

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Extrait de "Là où les papillons... et les truites" qui cherche encore et encore un éditeur !

J’ai déjà les jambes lourdes : l’âge. Je stoppe dans le seul bruit du vent qui frôle mes oreilles. Au premier coup d’œil, alors que je me retourne, je retrouve la silhouette de ma vieille Ford bleue le long d’une ligne qui est en réalité artificielle, une route tracée par l’homme. À cette altitude l’air est pur, l’eau froide et limpide et l’herbe déjà rase. Je suis déjà loin dans le champ en pente qui mène à la rivière. Plutôt qu’un champ, c’est une sorte de step aux arbustes d’épines raz et couvertes de fleurs, que je traverse. Là, j’aperçois un Atlantis Fritillary1 sur une fleur jaune inconnue. Le début d’une forêt lâche ne commence qu’en bas de la pente, exposant ses arbres courts, penchés et frêles de l’autre côté de l’eau courante. Rapidement, je me sens loin des hommes. Je n’ai pourtant parcouru qu’un demi mille depuis l’endroit où j’ai laissé ma voiture. J’ai le souffle court. La ligne tumultueuse et claire de la rivière me fait reprendre ma route, me redonne la force de poursuivre.

Je reste un moment debout près des flots puissants qui filent en amont, comme pour me mettre en condition en m’immergeant dans ce monde sauvage parfois si étanche. Il faut regarder et rester humble. Comme en prière, j’ouvre mon âme à ce lieu. Mes yeux regardent, cherchent un indice de vie dans le silence relatif.

Soudain, un nuage filiforme assombrit l’eau transparente. Je noue machinalement une Green Drake au bout de mon long bas de ligne et descends avec précautions dans l’eau. Mon esprit s’envole, se disperse une seconde au-dessus de Gallatin Peack, avant qu’automatiquement mon bras droit entame les lancers. Je sais encore une fois que la pêche me rend meilleur. C’est curieux mais c’est ainsi. Ces temps d’apaisement au bord de l’eau, à traquer en apparence un pseudo-ennemi, du point de vue de beaucoup, qu’est la truite, m’aide aussi à endurer ma solitude.

Ma mouche se pose en douceur. Le posé est parfait, au bon endroit, la ligne tout juste détendue à souhait. Elle dérive dans le courant et j’oublie tout...

1Argynne de l’Atlantique (Speyeria atlantis) - papillon d’Amérique du Nord

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